L'affaire Damiens - Marion Sigaut
Baleine sous caillou,  Histoire,  XVIII siècle, Les lumières

Le supplice de Damiens

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Le supplice de Damiens s’est déroulé au temps des lumières, au XVIII siècle, siècle de l’humanisme. Il a été d’une barbarie, d’une cruauté sans nom. Ce sont les magistrats, les juges du parlement de Paris qui ont voulue absolument torturer Damiens et non le Roi Louis XV.

Voici cette horrible histoire :

Ayant tenter d’assassiner le Roi de France Louis XV au château de Versailles le 05/01/1757 avec un canif, Damiens se retrouva supplicié d’une façon abjecte alors que la blessure infligée au Roi était sans gravité …

Il faut savoir que le parlement à cette époque était en grève, ( bulle  unigenitus) que beaucoup de juges étaient jansénistes (  protestants … ).  Les magistrats en grève menaient donc une guerre ouverte aux autorités ecclésiastiques et notamment à cause de cette fameuse bulle « Unigenitus », au Jésuite et au Roi  afin d’obtenir le partage du pouvoir avec le Roi, et d’établir les lois.

Ce qui est relativement bizarre dans cette histoire  c’est que ces même juges  en grève depuis des mois ont insisté lourdement auprès du Roi Louis XV pour juger Damiens .

Pourquoi un tel empressement à vouloir s’occuper de cette affaire?

Pourquoi donc le Roi leur accorderait-il ce privilège ? C’est à lui de prononcer la sentence concernant son agresseur et non aux juges !

Et bien contre toute attente, le Roi cèda . Damiens sera jugé par ces magistrats du Parlement de Paris.

Cohérence ? Aucune. A moins que …

Robert Damiens 1 - Le supplice de Damiens
Damiens, dessin réalisé sur la place de Grève à Paris le jour de son exécution

En fait, Robert François Damiens connaissait bien tous ses magistrats et ses juges vu qu’il avait travaillé pour eux. A leurs services en tant que domestique, il était valet et les accompagnait au tribunal de justice, s’occupait des courses, écoutait leurs conversations…

Voici ci-dessous une liste de ces employeurs à Paris ou apparaissent des gens de robe et des nobles :

  • Le comte de Bouville, rue du temple
  • Le Juge Boulanger, rue de Paradis
  • Le Conseiller Seguier, rue St Antoine
  • Le Conseiller Dumetz de Ferrière rue des maçons (rue Champollion)
  • Le Conseiller Dupré de la Grange
  • La Maréchale de Montmorency
  • Le Comte Auguste de Maridor ( en 1749)
  • Le juge Jacques-Claude Bèze de Lys
  • La Bourdonnais, gouverneur des îles Maurice, de la Réunion et traficant d’esclaves et d’enfants, rue d’enfer à Paris
  • Madame de Sainte Rheuze domiciliée rue Vivienne et son amant le Marquis de Marigny ( frère de la marquise la Pompadour, maitresse en titre du Roi) soit Abel Poisson de Vandières domicilié rue de la surintendance ( rue de l’indépendance Américaine) à Versailles
  • Monsieur Delpech (officier)
  • Négociant de Saint Petersbourg le sieur Michel ( à qui Damiens a volé quatre cent louis)

Pour camper le personnage, les différentes fonctions occupées au cours des années montrent bien le sérieux de Damiens ( il avait d’excellentes références professionnelles) , ce n’était pas un fou délirant.

De plus, Damiens avait une femme Elisabeth et une fille Marie qui vivaient également à Paris mais pas sous le même toit. C’était son secret car marié il était beaucoup plus difficile pour lui de trouver du travail.

Or, à Paris dans les années 1749/1750 il y eut un véritable scandale d’État. A tel point que le peuple se révolta.

A cette époque, Damiens travaillait chez le comte Maridor.

Le lieutenant Général de police à Paris du nom de Nicolas-René Berryer ordonnait à ses policiers d’enlever des enfants dans la rue afin de les emmener soit à l’hôpital Bicêtre pour les garçons, soit à la salpêtrière pour les filles. Les deux Hôpitaux ( Hôpital général) étaient sous la tutelle du parlement de Paris ( donc des magistrats). Voir Ici (Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV Déc 1749, mai 1750)

Ces enfants n’étaient pas des mendiants, des voleurs, ni orphelins. C’est pourquoi de nombreux parents se mettaient en colère, demandaient une justification de ces enlèvements et surtout voulaient connaitre les buts de de telles manœuvres. Des rumeurs circulaient. On avait encore en tête les messes noires, les sacrifices, les orgies faites par des gens hauts placés ( magistrats, juges, marquise, princesse…) des gens de la cour sous le règne du Roi Louis XIV . Le lieutenant de police Nicolas La Reynie fut chargé par Le Roi lui même à l’époque d’investiguer sur ces affaires ( l’affaire des poisons entre autres) et ce qu’il découvrira dépasse l’entendement. D’ailleurs le Roi Louis XIV ne s’en remettra pas et finira sa vie en dévot avec la Marquise de Maintenon.

Mais revenons à Damiens. Il s’avère que sa fille Marie a été enlevée en 1749 au faubourg Saint Germain …

Damiens fou de rage envoya alors une lettre de menace au lieutenant de police Nicolas René Berryer qui d’ailleurs soi dit en passant devait sa place à la Pompadour.

Et c’est un peu plus tard, que sa fille âgée de 11 ans, Marie Flamand a été retrouvée au dépôt de la rue Saint Martin au milieu des prostituées !

Ce sont des policiers sous les ordres du lieutenant de Police qu’ils l’ont enlevé , amené en ce lieu, blessé au pied ( la blessure s’infectera, elle en restera boiteuse) elle fut certainement violée par les gardiens…

Ces nombreux enfants enlevés à Paris (et certainement ailleurs ) devaient servir d’esclaves pour les colonies notamment la Louisiane alors en plein développement ( enlèvement d’enfants moins chers que trafic d’esclaves ) mais également de marchandises sexuelles pour les libertins de Paris et de Versailles.

L’on sait maintenant que le Roi Louis XV avait un lieu dédié à la débauche au sein du Château de Versailles ( une chambre accolée à ses appartements) dénommé « Le trébuchet » mais un autre endroit de ce genre se trouvait également à Versailles même, dans une maison au 4 rue Méderic ou le Valet Le Bel était chargé par la Pompadour ( maitresse du Roi ) de ramener de jeunes filles vierges entre 10 et 16 ans. Jeunes filles vendues par leurs parents ( bourgeois ) ou enlevées dans la rue.

Quelques noms de ces jeunes filles sont restés dans l’histoire de France; Trusson, Niquet, Morphise, Hainaut…

Car à cette époque, le siècle des lumières ( il est bon de le rappeler), les mœurs pour certains étaient le moins que l’on puisse dire dissolues mais SURTOUT donné en exemple et à la mode dans les hautes sphères du pouvoir. Le Roi Louis XV lui-même a glissé progressivement dans la débauche au contact de sa cousine Melle de Charolais et du Maréchal de Richelieu pour finir entre les mains et sous l’emprise de La marquise de Pompadour. Il est vrai que le Roi Louis XV était d’un naturel timide, angoissé et dépressif et qu’il était facile pour ses prédateurs et sadiques de stimuler ses vices naturels ( présents en chaque être humain, ce n’est pas un jugement) afin de le manipuler à leurs avantages.

Les libertins étaient partout, à la cour évidemment, chez les prêtres, chez les magistrats, les gens de robe ( les jansénistes).

Libertins que fréquentait Damiens puisqu’il avait eut l’occasion de travailler pour certains d’entre eux ! ( « La Bourdonnais« , Madame de Sainte Rheuze, et surtout Le marquis de Marigny…)

Notre Damiens donc est directement touché par ce problème d’enlèvement et de prostitution d’enfants dès 1749. Il en parlera à son employeur de l’époque le comte de Maridor qui lui même racontera cette histoire au Prince Emmanuel de Croye, commandant militaire .

Le 22 mai 1750 Damiens connu sous le nom du valet Flamand ( car il vient d’Arras) prend la tête d’une énième révolte Parisienne ( la croix rouge) contre les policiers enleveurs d’enfants. Au même moment dans deux autres quartiers de Paris des milliers de Parisiens font de même et s’attaquent à un commissariat rue de la Calandre.

François Damiens était donc connu par les services de police .

Ce qui explique, met en lumière les raisons de l’empressement du parlement de Paris à vouloir lui même s’occuper de cette affaire.

Le Roi complètement déboussolé par cette histoire refuse au début de faire juger Damiens par ces magistrats mais cède certainement suite à des pressions de ce même parlement. ( chantage au dévoilement des mœurs décadentes du Roi …) La Pompadour avait pour amis de grands humanistes mais aussi de grands décadents …

Damiens commet donc cet attentat contre le Roi le 05/01/1757 et fut jugé le samedi 26 mars 1757. ( entre temps bien sûr il est torturé… ah ces humanités que voulez-vous)

Inutile de vous dire que le procès est truqué d’avance ( les dépositions du comte de Maridor ne s’y trouve pas, les dates d’interrogatoires sont incohérentes, pas de mention de la visite du Marquis de Marigny frère de la Pompidour , aucune allusions à sa fille Marie…)

Dans le livre de Marion Sigaut  » Mourir à l’ombre des lumières » une liste est faite de ceux participant à ce procès , voici quelques noms :

  • Mr le Président de Maupeou
  • Mr le Président Portail
  • Mr le Président De Lamoignon de Blansmesnil
  • Mrs le Président Molé mais aussi Potier,Le Pelletier, Turgot, De Lamoignon de Malesherbes, d’Aligre
  • Les Princes Duc d’Orléans, De condé, le Comte de Clermont, De Conti, De la marche.
  • Duc d’Uzès, De Luynes, De Rohan, De Villeroy, De Villars, De Noailles, De Mortemart, De la vallières, De Fleury, De Gisors…
  • Les conseillers Severt et Pasquier
  • Les conseillers Lambellin, Rolland, Langlois, Le Bas, Renouart …
Execution Damiens 2 - Le supplice de Damiens
Torture de Damiens le 28 mars 1757

Le sort en était jeté sur Damiens dès le début du procès, et malgré la protestation du Roi Louis XV  de ne pas supplicié de la sorte un être humain ( écartelage, brulure au plomb…),  mais de le tuer rapidement, Damiens arriva place de Grève à 17 heures. C’était le 28 mars 1757.

La foule, le peuple maintenue à distance ne voyait pas grand chose, seuls les fenêtres et les toits à proximité offrait une vue sur ce spectacle infâme. Des gens avaient réservés leurs places pour être au première loge. La souffrance d’autrui était un spectacle réjouissant pour certains.

Ainsi nous retrouvons bien installé  Robé de Beauveset poète de son état muni de son télescope afin d’observer le visage grimaçant de douleur de Damiens, Casanova, La Condamine (ami de Voltaire et qui participa à l’Encyclopédie) et nombreuses dames …

Même le bourreau Gabriel Sanson refusa de torturer Damiens ! D’ailleurs il fit de la prison pour cela et il renonça à sa charge de bourreau ! On fit appel à d’autres.

Le Roi n’assista pas à cette horreur sans nom. Cependant le peuple de plus en plus au courant de ses mœurs décadentes lui voua une haine jusqu’à la fin de ses jours.

Ainsi au siècle des lumières, des lettrés inspirés d’idées d’humanisme, se targuant de combattre les idées tyranniques de l’église ont montrés toute leurs humanités au peuple de Paris. Ils auraient voulu inspirer la terreur qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement …

C’est grâce au comte de Maridor et au Prince Emmanuel de Croye qui fera une enquête à l’époque sur Damiens que nous connaissons une partie de la vérité de l’énigme Damiens et à l’historienne Marion Sigaut qui nous dévoile cette histoire dans son livre .

A9216 - Le supplice de Damiens
Execution de Damiens, estampe BNF, 1757

Sources :

  • Mourir à l’ombre des lumières, Marion Sigaut
  • Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV , Jean-François Barbier

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